Mai 222013
 

Bataille de Lépante - Flickr/Renaud CamusBataille de Lépante – Flickr/Renaud Camus

 

               La bataille de Lépante, qui s’est déroulée le 7 octobre 1571 au large du Golfe de Patras, est l’une sinon la plus importante bataille navale de l’époque moderne. Dans quelles conditions celle-ci a vu le jour ? Quelle a été son ampleur et son coût, tant humain que matériel ? Quelles ont été ses conséquences ? Nous tenterons ici de répondre à ces questions, en montrant le retentissement considérable qu’a pu avoir cette bataille.


               « Si le Turc était redoutable à terre, il était invincible sur mer ». Ce dicton de l’époque moderne illustre la puissance militaire de l’Empire ottoman au XVIe siècle et le retentissement qu’a pu avoir la victoire de Lépante au sein de la chrétienté occidentale. Le règne de Soliman Ier (1520 – 1566), dit le Grand ou le Magnifique en Europe et surnommé par les Turcs le Législateur, marque en effet le plus vaste épanouissement de la puissance ottomane. Le propre frère de Charles Quint, l’empereur du Saint-Empire Ferdinand Ier (1556 – 1564), se retrouve réduit à payer un tribu au Croissant. Dans le cadre de sa lutte contre les Habsbourg, le roi de France François Ier (1515 – 1547) devient le premier souverain catholique à s’allier officiellement avec un dirigeant musulman. Il faut dire que la puissance ottomane est alors impressionnante : le système d’organisation militaire met aux ordres du sultan une armée permanente de 280 000 à 300 000 hommes, parmi lesquels on retrouve les redoutables Janissaires, recrutés exclusivement parmi les enfants chrétiens enlevés à leur famille, et qui passent alors pour la première infanterie du monde. Mais c’est sur mer que l’armée ottomane est la plus forte. L’adoption par les sultans ottomans des nouveaux états barbaresques leur permet désormais d’agir en Méditerranée occidentale. Les chrétiens tentent de résister, notamment l’Ordre des Chevaliers de saint Jean de Jérusalem, qui parvient à repousser les Turcs lors du siège de Malte en 1565, qui voit la mort du vice-roi de Tripoli, Dragut. Un homme jure de le venger : Uluç Ali. Celui-ci est né en 1520 en Calabre. Enlevé à l’âge de 14 ans en Italie par des vaisseaux de Barberousse, il finit, après une longue résistance, par se convertir à l’islam. Cinq ans après le siège manqué de Malte, il remporte un grand succès sur l’Ordre, parvenant, lors d’une bataille navale, à capturer l’un de ses étendards. Le prestige de l’Ordre s’en trouve profondément atteint. Tel est l’Empire ottoman à la veille de la bataille de Lépante. La conquête de l’Italie et la destruction sociale de la chrétienté, qu’aucun sultan n’avait pu accomplir, semble possible. Un homme entend s’opposer à cette expansion, Pie V (1566 – 1572).


               Né Michele Ghislieri le 17 février 1504 à Bosco Marengo dans une famille patricienne de Bologne exilée et ruinée par les troubles civils, ce dernier fait ses vœux au couvent dominicain de Vigevano alors qu’il n’a même pas 16 ans. Devenu prêtre à 24 ans, il est choisi peu après par le vice-roi de Lombardie pour devenir son confesseur. S’illustrant dans la lutte contre les hérétiques, il est fait inquisiteur-général grâce au soutien du cardinal Caraffa. Ce dernier devient pape en 1555 à la mort de Marcel II. Le 15 mars 1557, Michele Ghislieri devient cardinal. Il est élu pape neuf ans plus tard à la mort de Pie IV (1560 – 1565). Dès le tout début de son pontificat, il entend lutter contre l’expansionnisme ottoman. Il n’hésite par exemple pas à envoyer à Malte tout le trésor pontifical pour aider à la reconstruction de l’île et prévenir ainsi une future attaque ottomane. Au même moment, la mort de Soliman en 1566 a placé à la tête de la Sublime Porte un nouveau sultan en la personne de Sélim II (1566 – 1574).


               Le fils de Soliman dispose de réels talents administratifs, mais se caractérise surtout par son avarice, son intempérance et son alcoolisme. Il est d’ailleurs surnommé Sélim II Mest, l’Ivrogne. Honteux de lui, plusieurs écrivains ottomans n’hésitent pas à affirmer qu’il ne serait pas le fils légitime de Soliman, mais un enfant acheté par son épouse Roxelane. Ses conseillers le poussent à conquérir l’Italie. Parmi eux, on retrouve le double renégat Juan Miquez, qui devient le banquier personnel du nouveau sultan. La conquête de l’île de Chio est décidée pour commencer. Celle-ci est alors sous la domination de la famille des Giustiniani, des vénitiens vassaux de l’Empire ottoman. L’île est prise en 1566, provoquant le profond émoi de Pie V. Fort de cette victoire, Sélim ordonne la même année l’attaque de Naxos, pourtant vassale elle aussi de la Sublime Porte. Miquez pousse ensuite Sélim II à prendre Chypre, ce qui signifie déclarer directement la guerre à Venise. Malgré les hésitations du fils de Soliman, le parti de la guerre gagne. Il est décidé d’affaiblir la flotte vénitienne.


               De l’empire vénitien en Orient, il ne reste alors plus que Chypre et l’île de Candie, indispensables à la Sérénissime pour son commerce. Pour pouvoir les conserver, elle paye chaque année un important tribu au Croissant. Venise dispose pourtant de la plus puissante marine de la chrétienté, avec un arsenal réputé dans le monde entier. Le 13 septembre 1569, un incendie orchestré par les Turcs occasionne le perte d’une grande partie des ressources militaires vénitiennes. Au mois de janvier 1570, les Turcs adressent un ultimatum à Venise : céder Chypre ou se voir déclarer la guerre. Les Ottomans, qui essuient un refus, assiègent l’île. Pie V écrit alors à tous les princes chrétiens pour empêcher la prise de l’île, mais il n’obtient aucune promesse de secours immédiat. Les Turcs commencent par prendre le port de Leftari, avant de mener le siège de la capitale Nikosia en septembre : 10 000 vénitiens résistent pendant un mois à 100 000 Turcs mais ces derniers finissent par recevoir 20 000 hommes d’élite en renfort. 20 000 prisonniers sont égorgés. A la suite, différentes places fortes sont prises : Paphos, Limassol, Larnaka et Cercynie. Le siège est ensuite mis devant Famagouste le 22 août. L’inquiétude commence à grandir chez les puissances catholiques.


               Dès le printemps 1570, Pie V recommence à insister auprès des nations chrétiennes pour la formation d’une ligue. Le roi d’Espagne Philippe II (1556 – 1598) a conscience du danger : il détache pour lutter contre les Turcs une partie considérable de ses forces navales, qu’il place sous le commandement de l’amiral Jean-André Doria. Cependant, il ordonne à ce dernier de ne pas engager le combat sans grande chance de succès : les défaites précédentes sont encore dans tous les esprits. Doria est un marin savant mais un homme prétentieux, froid et hautain. Très différent est le généralissime de la Ligue, Marc-Antoine Colonna, grand-connétable de Naples. Pour la fourniture des galères à sa solde et d’une partie de ses équipages, Pie V demande au duc de Toscane et à Venise. Le reste des forces est constitué de jeunes hommes d’illustres familles romaines, italiennes, françaises et espagnoles, ainsi que de chevaliers de saint Jean. Au total, la flotte chrétienne comprend 206 navires de combat et 48 000 hommes. Malgré ces chiffres, Doria rechigne à attaquer les forces turques qui mènent le siège de Nikosia. Pendant que les différents généraux de la Ligue tergiversent, la ville est prise. Alors que la flotte chrétienne n’a toujours pas mené le moindre combat, ses généraux décident, voyant la mauvaise saison arriver, de rentrer. La Ligue est avortée sans même avoir combattue, mais Pie V n’en abandonne pas l’idée.


               Pendant ce temps, les Turcs sont toujours devant Famagouste, qu’ils bloquent avec 80 000 hommes et 40 galères. Malgré des tempêtes continuelles, le provéditeur Quirini, accompagné de plusieurs galères, parvient à les surprendre deux fois, à leur détruire plusieurs navires et à renforcer Famagouste en armes et en munitions. Mais durant le printemps de l’année 1571, des renforts Turcs arrivent. Pour éviter l’horreur d’un saccage général, le commandant en chef Marc-Antoine Bragadino décide de traiter avec eux. La capitulation de la ville est signée le 3 août, garantissant la vie, la religion, l’honneur et les biens des habitants. Alors qu’il va saluer le général vainqueur comme il est de coutume, Bragadino est, avec ses officiers, capturé et torturé : il meurt douze jours plus tard. La cathédrale chrétienne est transformée en mosquée. Chypre est désormais entièrement turque. Dans le même temps, Pie V a obtenu le maintien d’une ligue chrétienne, mais le roi de France ne veut toujours pas y adhérer. Au contraire, le Sénat vénitien, le duc de Savoie et le roi d’Espagne répondent pleinement à l’appel du pape. Les États italiens et l’Ordre des Chevaliers de saint Jean de Jérusalem coopèrent eux aussi. Les puissances contractantes conviennent cette fois que ce soit le pape, chef et président de la Ligue, qui désigne le commandant en chef. Colonna ayant demandé à Pie V de ne pas le choisir, deux princes sont alors pressentis. Le premier est Henri de Valois, frère du roi de France Charles IX (1560 – 1574), qui finalement décline. Le second est l’un des princes signataires de l’alliance, le duc de Savoie Philibert-Emmanuel (1553 – 1580). Mais l’Espagne et Venise formulent des objections. Le pape décide alors de choisir don Juan d’Autriche, le fils illégitime de l’empereur Charles Quint (1519 – 1558). Celui-ci, né en 1549, a été élevé sans connaître ses origines. Philippe II ne lui apprend la vérité qu’en 1561. Don Juan a rapidement fait preuve de grandes qualités militaires, tout d’abord avec la flotte d’Afrique, puis lors de la Révolte des Alpujarras (1568 – 1571), qu’il réussit à mater à seulement 23 ans, là où plusieurs grands généraux avaient précédemment échoué. La Sainte Ligue est finalement entérinée; le traité d’alliance militaire est signé le 24 mai 1571.


               Venise décide de confier le gouvernement général de ses forces au provéditeur-général Sebastiano Veniero. Âgé de 70 ans, ce dernier se caractérise par sa volonté de fer et sa grande expérience. Les Turcs réagissent à la Sainte Ligue en se rendant à Candie dans l’espoir d’y vaincre Quirini, mais ils ne le trouvent pas. Ils décident alors de se venger sur les îles de Cérigo, Zante et Céphalonie. Dans le même temps, le vice-roi d’Alger Uluç Ali ravage les îles illyriennes. Ses éclaireurs lui apprennent que les forces chrétiennes se sont concentrées à Messine et qu’elles s’apprêtent à partir en direction des côtes grecques. Uluç Ali reçoit alors l’ordre positif de Sélim de livrer une bataille décisive. Uluç Ali est contre cette idée mais n’est pas écouté : il préférerait rester près des côtes de Lépante et de sa citadelle pour bénéficier du soutien de son artillerie. Malgré ses réticences, la flotte turque se retire dans le golfe de Corinthe, au mouillage de Lépante, en attendant des renforts. Pendant ce temps, l’armée chrétienne s’est constituée à Messine. Elle regroupe au total 285 navires et 84 000 hommes. Il est décidé que l’armée formerait deux lignes : la première composée de six énormes galéasses, des sortes de forteresses flottantes, et la seconde de galères divisées en trois escadres. Une puissante réserve composée de 60 galères aux ordres du marquis de Santa-Cruz sera laissée à l’arrière. L’escadre de gauche sera dirigée par le provéditeur-général Barbarigo, celle de droite par Doria et celle du centre par don Juan lui-même. La flotte chrétienne gagne le cap sainte Marie le 23 septembre, apprenant que les Turcs se sont concentrés sur la côte d’Épire.


              Les généraux de la Sainte Ligue sont partagés : les Vénitiens veulent attaquer tout de suite de peur que les Turcs fuient, au contraire de don Juan et des Espagnols, certains qu’ils ne fuiront pas. Le commandant d’Andrada, parti en éclairage quinze jours auparavant, annonce que l’ennemi s’est replié dans le Golfe de Patras et dispose de moins de 200 navires. Il se trompe. Jusqu’au dernier moment, des accrochages ont lieu au sein des forces chrétiennes. Le plus connu d’entre eux est l’émeute de la Gomenizza. Nombre d’espagnols, embarqués sur des navires vénitiens, se retrouvent obligés d’obéir aux ordres de capitaines de la Sérénissime. Une sourde fermentation voit le jour parmi les troupes embarquées, y compris chez les officiers. Le 2 octobre 1571, une bousculade suivie d’altercations entre matelots vénitiens et arquebusiers toscans au service de l’Espagne soutenus par leur capitaine se produit, causant plusieurs morts. L’amiral Veniero veut mater la révolte mais son commandant, effrayé, refuse d’intervenir. Le colonel des émeutiers Paolo Sforza se décide à intervenir : il fait pendre le capitaine des arquebusiers toscans ainsi que trois autres personnes. Lorsqu’il apprend le traitement réservé aux émeutiers, don Juan se met dans une colère noire, particulièrement contre Veniero, mais Colonna parvient à le calmer. La matinée du 7 octobre, la flotte turque est en vue.


               Celle-ci se compose au total de 290 navires et de 85 000 hommes. Elle est, comme la flotte chrétienne, divisée en trois escadres. Celle du centre est sous le commandement d’Ali Pacha, celle de droite sous celui de Mohammed Sirocco et celle de gauche sous celui d’Uluç Ali. Don Juan, avant le combat, décide de délivrer tous les galériens chrétiens condamnés. On peut distinguer, lors de la bataille de Lépante, trois affrontements distincts. Le premier oppose l’escadre sous le commandement de Barbarigo à celle sous celui de Mohammed Sirocco, qui dispose de beaucoup plus de troupes. La galère de Barbarigo est dès le début attaquée par sept vaisseaux : les cinq sixièmes de l’équipage sont tués ou blessés. Deux tentatives d’abordage échouent, mais Barbarigo est tué par une flèche reçue dans l’œil gauche. Cependant, la Générale, nom de son vaisseau, est sauvée par les autres galères. Après plusieurs combats, les chrétiens réussissent à acculer les Turcs au rivage. Beaucoup essayent de fuir : Sirocco est tué. L’aile droite ottomane est détruite. Le deuxième affrontement concerne le centre. La galère Sultane d’Ali Pacha et la Réale de don Juan foncent l’une sur l’autre. Grâce à l’action de Colonna, la Sultane est finalement prise : Ali Pacha est tué et son corps est décapité. Don Juan décide ensuite, voyant que l’aile droite de la flotte se trouve en difficulté, d’aller l’aider avec tous les hommes disponibles. Doria est en effet tombé dans un piège tendu par Uluç Ali. Mais heureusement pour lui, huit galères de l’avant-garde en retard arrivent au même moment. En attendant leur arrivée, les trois galères de l’Ordre des Chevaliers de saint Jean présentes dans la bataille s’interposent face à Uluç Ali : leurs occupants sont massacrés. Santa-Cruz se décide alors à attaquer les forces ottomanes avec trente galères. Il est rejoint peu de temps après par don Juan. Le vice-roi d’Alger est obligé de fuir. La Sainte Ligue a gagné, mais au prix d’énormes sacrifices.


               Entre 7 500 et 8 000 chrétiens ont trouvé la mort, parmi lesquels on retrouve nombre de chevaliers de l’Ordre de saint Jean ainsi que de nombreux membres de grandes familles chrétiennes. Symbole de la barbarie de cette bataille, Cervantès, surnommé le « le manchot de Lépante ». La flotte musulmane, pour sa part, est anéantie : 33 000 Turcs ont péri. Pie V apprend la victoire le 26 octobre 1571 via un message du doge Alvise Ier Mocenigo (1570 – 1577). Le peuple est aussitôt convoqué à Saint-Pierre pour entonner le Te Deum. Le seul endroit de la catholicité où la joie laisse place à la peine est Malte, où on ne compte qu’une trentaine de survivants. Lépante n’est pas une simple défaite militaire pour l’Empire ottoman : c’est l’arrêt de son extension en Méditerranée occidentale, la fin de sa réputation d’invincibilité sur mer et le commencement de sa décadence. Après sa victoire à Lépante, don Juan est nommé gouverneur des Pays-Bas. Il meurt le 1er octobre 1578 du typhus. Pie V continua, après cette bataille, de se battre contre l’Empire ottoman, allant trouver ses ennemis en Perse, en Afrique et aux Indes. Il meurt le 1er mai 1572. En mémoire de Lépante, le pape institua, à la date du 7 octobre, la fête du Saint Rosaire. Le souverain pontife avait en effet demandé à toute la chrétienté, avant la bataille, de réciter la prière du rosaire afin que celle-ci triomphe. Plus anecdotique, les Espagnols, en remerciement de leur sacrifice pendant cette bataille, reçurent l’autorisation de manger de la viande le vendredi.


               Pie V ne s’estima pas digne d’être enterré à Rome. Mais le pape Sixte V (1585 – 1590), ne pouvant se résoudre à cette idée, fit construire dans la ville une chapelle destinée à abriter le corps du défunt pape. Le 10 janvier 1588, tout Rome vint défiler et prier devant son tombeau. Pie V fut considéré par beaucoup comme un saint dès sa mort survenue. En 1616, les dominicains du couvent de Bosco, appuyés par le duc de Florence, les rois de France, d’Espagne et de Portugal, députèrent un des leurs pour obtenir l’examen d’un procès en béatification. L’intercession de Louis XIV (1643 – 1715) auprès du pape Clément IX (1667 – 1669) se révéla décisive : Pie V fut béatifié par le Clément X (1670 – 1676) le 1er mai 1672, cent ans jour pour jour après sa mort. Il sera canonisé par Clément XI (1700 – 1721) le 22 mai 1712.

 

 Publié par le 22 mai 2013  Tagged with:

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